le blog d'une petite môme de Pigalle

16 décembre 2011

AVANT PROPOS

Quoi de plus difficile que l’emploi du « je » lorsqu’on écrit autre chose qu’un roman ? Comment ne pas tomber dans le piège du nombrilisme et de  l’autosatisfaction, au risque de voir ses chevilles enfler démesurément ? Après une longue valse - hésitation, j’ai décidé de relever le défi. Me voici donc devant mon ordinateur, chaussée de bottines bien serrées, et légèrement atterrée devant l’ampleur de la tâche. Il y a plusieurs années que mon entourage me pousse à raconter ma vie, que je trouve assez banale puisque c’est la mienne, mais j’étais occupée à autre chose. Finalement, c’est l’intérêt d’un éditeur turc qui m’a décidée…

         Les hasards de la vie m’ont fait croiser de nombreuses célébrités et ce récit sera souvent saupoudré de paillettes, ce qui en agacera plus d’un, mais je ne l’ai pas fait exprès, je plaide non coupable, Monsieur le Président…

         La vie n’est un long fleuve tranquille pour personne, et je ne déroge pas à la règle. J’ai connu des périodes d’un faste inouï, d’autres de dénuement absolu,

mais j’ai eu la chance de voyager dans le monde entier, de faire des rencontres passionnantes, et je ne pense là pas forcément aux célébrités précitées, de vivre des aventures hors du commun, tant matérielles que spirituelles, et surtout de vivre une merveilleuse histoire d’amour que seule la mort pouvait interrompre, j’ai un fils que j’adore, et si je devais renouveler le bail, je le ferais sans hésiter.

         Ayant dansé au Crazy Horse, je connais l’impudeur de se mettre à nu, toutefois je suis sûre que vous ne m’en voudrez pas si je préserve quelques parcelles de mon jardin secret.

         Mais voici que retentit le dernier appel pour Istanbul. Il est temps d’embarquer. Qui m’aime me suive… 

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Cabaret

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SEPTEMBRE 1979

Le DC 10 de la Türkish Airlines amorce sa descente sur Istanbul. C’est mon premier voyage en Turquie, et je regarde s’approcher par le hublot cette terre inconnue avec excitation. Jean-Yves, l’homme avec qui je vis depuis 11 ans déjà, est loin de partager mon enthousiasme ; il ne tenait aucunement à connaître le pays de ses ancêtres. Descendant de l’une des grandes familles ottomanes apparentées à l’un des derniers sultans et chassées par l’arrivée d’Atatürk, le père de la Turquie moderne, il a toujours entendu son père et son oncle accabler des critiques les plus sévères cette nation et ses habitants. C’est moi qui ai insisté pour accepter l’invitation. Dix jours début septembre à Izmir, puis Istanbul, c’était tentant ! Comme pour confirmer ses craintes, la voix du commandant de bord me tire de mes pensées. « Monsieur et Madame Haydar sont demandés à l’avant de l’appareil. »

-      Et voilà, les problèmes commencent. On va se retrouver en taule avec tes bêtises !

     Je le regarde. Il n’a pas l’air de plaisanter. Mais le sultanat a été aboli en 1922, et si les familles issues de l’Empire n’étaient pas bienvenues en Turquie jusqu’aux années 50, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.

-      Mais non, tout va bien se passer. 

Lorsque l’avion se pose, nous sommes les premiers à descendre. En bas de la passerelle, une meute de photographes se pressent derrière une jeune femme qui tient contre elle un énorme bouquet de fleurs. Une limousine noire aux portières ouvertes attend un petit veinard qui n’aura pas besoin de faire la queue pour avoir un taxi. Sans doute un politicien ou une star locale. Je me retourne discrètement pour voir qui cela peut bien être, tandis que les flashes crépitent. Mais c’est dans mes bras que la jeune femme dépose le bouquet en signe de bienvenue. « Hos geldiniz ! » Jean-Yves se tient en retrait, toujours sur la défensive, mais le geste des photographes pour nous rapprocher l’un de l’autre sur les clichés est sans équivoque, et il finit par les laisser immortaliser notre arrivée.  

Ensuite, on nous guide vers la limousine, direction le salon VIP de l’aéroport.

Des journalistes nous y attendent pour une conférence de presse improvisée. On nous bombarde de questions. Nous ne parlons pas le turc mais Jean-Yves parle cinq langues et se débrouille pour répondre en allemand et en anglais aux questions sur notre vie, sur la politique turque, que nous connaissons très mal, ou sur les vedettes du pays, que nous connaissons encore moins…La lueur amusée dans le regard qu’il me lance à la dérobée me confirme qu’il n’est pas plus dupe que moi de ce déchaînement médiatique.

    Finalement, la limousine nous dépose au pied de l’avion pour Izmir, où nous sommes attendus pour une soirée de gala dans l’enceinte de la Foire Internationale, à l’occasion de la sortie d’un film sovieto - turc, une grande fresque historique, avec le ballet du Bolchoï et les têtes d’affiche les plus prestigieuses des deux pays.

    Une suite nous a été réservée au Büyük Efez Oteli, l’un des palaces de la ville. Dans l’ascenseur, nous croisons un personnage plutôt pittoresque. Très corpulent, en peignoir – éponge, il est maquillé comme une diva, avec faux cils et catogan retenu par un énorme nœud orné de strass. Lorsqu’il sort à son étage en laissant dans son sillage les effluves d’un parfum entêtant, nous nous regardons en éclatant de rire. Nous ignorons encore que nous venons de rencontrer le chanteur le plus adulé du pays, un dieu vivant pour les Turcs, Zéki Müren. Dès qu’il entre en scène le soir même au Göl Gazinosu, après le souper et la projection du film, et qu’il se met à chanter, nous comprenons pourquoi…Quelques notes suffisent à faire oublier ses chaussures à plateforme et ses vestes en paillettes, strass et fourrure qui ne sont pas sans faire penser à Liberace.

    Tandis que la soirée touche à sa fin, après un feu d’artifice tiré juste au- dessus du restaurant à ciel ouvert où se déroule la fête, Erkan Özerman, l’organisateur de l’événement, qui nous a invités, monte sur scène pour orchestrer la photo finale avec toutes les stars du pays et fait un discours en turc auquel nous ne comprenons rien sauf les derniers mots, lorsqu’il nous demande de le rejoindre sur scène avec un geste d’invite. Jean-Yves, qui a horreur de s’exposer, décline l’invitation, et me laisse rejoindre seule la brochette de célébrités pour la photo qui fera la une de tous les journaux du lendemain.

    Les gros titres ne parlent que du retour au pays de l’un des descendants de la dynastie ottomane. On nous reconnaît dans la rue, puisque Jean-Yves n’a pas pu échapper aux paparazzi, on nous demande des autographes, bref un vrai délire !

    Quelques jours plus tard, nous sommes reçus officiellement au Parlement d’Ankara, puis nous partons pour Istanbul, où l’on nous déroule, là aussi, le tapis rouge. Invitations privées, croisière sur le Bosphore à bord du yacht d’un riche industriel, visite de Topkapi suivis d’une meute de photographes, se succèdent dans un tourbillon de folie. Nous arrivons tout de même à nous échapper incognito pour aller déguster en amoureux des poissons grillés sous le pont de Galata ou flâner au marché aux épices. En revanche, la visite du Grand Bazar a lieu dans l’hystérie la plus totale, et c’est à grand peine que l’on nous extirpe de la foule.

    Un soir, Erkan, qui connaît mon passé de comédienne et de danseuse, me demande à brûle-pourpoint :

-      Est-ce que tu sais chanter ?

-      Pas vraiment. Pourquoi ?

-      C’est dommage. Le patron du Göl Gazinosu, où a eu lieu le gala, voudrait t’engager la saison prochaine…Tu passerais en co-vedette avec Zeki Müren. Il est d’accord.

-      Oui, c’est dommage.

Mais Erkan n’est pas homme à renoncer. Et l’offre est alléchante. On me propose l’équivalent de 1.000 euros pour une prestation d’environ une demie- heure, et pour partager l’affiche avec un dieu vivant ! Je ne réfléchis pas longtemps !

- Aucun problème. Je sais chanter…

    Quelques mois plus tard, nous remplissons tous les soirs le Göl Gazinosu.

Seule ombre au tableau, le grand Zeki a eu une attaque cardiaque quelques jours avant la première, et a dû être remplacé en attendant d’être à nouveau sur pied.  Ce n’est pas le seul coup du sort que nous réserve ce mois de septembre 1980, mais j’y reviendrai…

    J’ai appris phonétiquement quelques chansons en turc, complétées par un pot-pourri parisien, ainsi qu’une reprise de « Besa me mucho » et quelques passages dansés. Le courant passe entre le public et moi, et je remporte un franc succès.

    Dans la journée, je tourne un film avec le Delon turc, Cüneyt Arkin.

La presse est déchaînée. Pas moins de 136 articles me sont consacrés en l’espace de trois semaines. Mon enfance au sein d’une famille modeste, rue Pigalle, au beau milieu des bars de nuit où les soldats américains du SHAPE venaient s’encanailler, est bien loin. Jean-Yves, qui de nous deux est le seul et unique descendant de l’Empire, est passé au second plan, et il ne se plaint nullement de ce transfert.

    Voilà comment, moi, une petite môme de Pigalle, suis devenue pour les Turcs « Haydar Pacha nin gelini », la petite-fille de Haydar Pacha…

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CHRISTINE EN SULTANE À TOP

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17 décembre 2011

DES DEBUTS EN DIRECT

Je suis née un 12 juin à Besançon, dans le Doubs, mais j’ai toujours vécu à Paris. Mon père était musicien et avait une garçonnière rue Pigalle, si l’on peut appeler ainsi la chambre de 25 mètres carrés prolongée d’un minuscule balcon au sixième étage où j’ai passé ma jeunesse. C’était habitable pour un jeune couple, mais mon frère aîné est arrivé sans crier gare, et ma naissance, deux ans plus tard, a dramatiquement rétréci l’espace vital. Les années d’après-guerre n’étaient pas faciles pour les artistes, il était donc hors de question de déménager, et les fins de mois étaient souvent cruelles. Au moins, ni mon frère ni moi ne manquions d’amour.

L’un de nos voisins était un jeune acteur, Daniel Cauchy. Sans être une vedette, il tournait beaucoup, surtout à l’époque de la nouvelle vague, et il s’est ensuite spécialisé dans la production de films publicitaires. Nous le croisions souvent dans l’escalier, et un jour il a proposé à nos parents de nous présenter à un casting en vue du tournage d’une  « réclame », comme on appelait à l’époque un spot publicitaire, pour une marque de vêtements pour enfants. J’avais quatre ans et mon frère six. Nous avons été choisis et avons passé plusieurs jours en studio. On m’avait déguisée en marchande de quatre saisons, et je me suis beaucoup amusée à pousser la petite charrette à mes mesures remplie de faux fruits et de faux légumes en papier mâché. En prime, on m’a offert la petite robe à fleurs du tournage, que je ne voulais plus quitter…Voilà mes tout premiers pas devant une caméra.

Quelques années plus tard, j’avais neuf ans, Luis Bunuel cherchait une petite fille pour être la partenaire de Georges Marchal et Lucia Bose dans l’adaptation d’un roman d’Emmanuel Roblès « Cela s’appelle l’aurore. » C’était le rôle dramatique d’une petite fille violée par son grand-père, et l’actrice en herbe devait sangloter en appelant sa mère.

Vivre à quatre dans une seule pièce n’est pas facile tous les jours, et j’étais une enfant hypernerveuse, au point d’en perdre mes cheveux. Je sortais d’une « pelade »  et d’un an de traitement avec des piqûres très douloureuses, continuellement au bord de la crise de nerfs et fondant en larmes à la moindre occasion.  Maigrichonne, pâlichonne, je correspondais parfaitement au personnage, mais je n’avais aucune envie d’être choisie, et c’est à contrecoeur que j’ai suivi ma mère au studio de Courbevoie.

Nous voilà donc, cinq autres gamines et moi, alignées en rang d’oignon dans un bureau, à attendre l’arrivée du metteur en scène. Nos mères ont l’air plus angoissées que nous, remontant un col par ci, arrangeant une mèche par là. Enfin, Luis Bunuel apparaît, suivi d’une meute d’assistants. Il adresse quelques mots à chaque fillette, et quand il se dirige vers moi, je prie intérieurement pour qu’il ne me choisisse pas. Il me pose quelques questions auxquelles je réponds timidement. À la fin, il me demande, avec un accent hispanique prononcé : « Est-ce que tu crois que tu vas savoir pleurer ? » Je m’empresse de répondre « Oh non, monsieur. » Là-dessus, je fonds en larmes. On devine la suite. Je n’ai jamais oublié ces deux jours passés à sangloter dans un lit entourée d’une grappe de pleureuses tout en noir – l’action se déroulant en Corse -.

Quelqu’un crie « moteur. »

 Le médecin, joué par Georges Marchal, entre dans la pièce, et fait sortir toutes les villageoises, y compris l’actrice qui joue ma mère. Selon les instructions, je hurle en pleurant « Maman, maman, viens. » Et là, j’entends une voix qui sort de derrière le décor ordonner « Coupez ! » . C’est l’ingénieur du son. J’ai dû crier un peu fort pour ses tympans ! Je n’oublierai jamais son accent parigot à la Gabin quand il ajoute : « Qu’est-ce qu’elle a, la môme, elle a bouffé du lion ? »

Finalement, j’ai donné satisfaction. Lucia Bose, qui rencontrait Georges Marchal à mon chevet, m’a félicitée pour mon jeu, ainsi que Luis Bunuel, qui m’a même promis une poupée que j’attends toujours ! Bref, tout le monde était ravi, sauf moi, et je me suis jurée de ne jamais renouveler l’expérience…

Il ne faut jamais dire jamais, c’est bien connu. J’ai quatorze ans, et travaille plutôt bien au lycée, lorsque Jean Prat réalise pour la télévision un nouvel épisode de la série : « En votre âme et conscience », qui reconstitue les grands procès de l’histoire. Quelqu’un lui montre une photo de moi, et je passe une audition pour l’un des rôles importants. Je dois témoigner contre une gouvernante qui nous maltraitait, mes sœurs et moi, jusqu’à causer la mort de l’une d’elles. Je suis toujours maigrichonne et pâlichonne, nos conditions de vie étant toujours les mêmes, voire pires, puisque deux petits frères ont fait leur apparition, l’un en 57, l’autre en 59. Même avec la chambre voisine qui s’est libérée et que nous louons, j’ai toujours de bonnes raisons d’être hypernerveuse. Je suis donc parfaite pour le rôle et je l’obtiens haut la main, bien qu’une nouvelle fois un peu à contrecoeur. Pour tout arranger, l’émission est en direct, et comme à l’époque il n’y a qu’une chaîne, (il faudra attendre 1964 pour que naisse la deuxième chaîne) cela signifie se jeter dans l’arène devant des millions de téléspectateurs. Il y a de quoi avoir le trac, et je n’y échappe pas. Plus l’heure de prendre l’antenne approche, plus je me sens paralysée. Physiquement malade, prise de vomissements, je suis incapable d’avaler quoi que ce soit de la journée. Enfin vient l’heure d’enfiler ma robe à crinoline et mes pantalons bouffants de petite fille modèle. Puisqu’il faut y aller, allons-y, et que ce cauchemar se termine !

Contre toute attente, c’est pendant ce direct que je décide que je deviendrai comédienne. Dès que le président du tribunal m’appelle à la barre, la paralysie due au trac stoppe instantanément. Je suis dans l’action, pensant même à jeter des regards apeurés vers le box de l’accusée durant ma déposition, dernières instructions que Jean Prat m’a murmurées à l’oreille juste avant que nous soyons à l’antenne. Je n’essaierai pas d’expliquer les effets de la poussée d’adrénaline qui donne une certaine assurance, et même de l’audace, aux personnalités les plus réservées, mais tous les timides sauront de quoi je parle.

 C’est après cette expérience que je m’inscris à la troupe théâtrale du lycée, qui est baptisée fort à propos « La comédie humaine », puisqu’il s’agit du lycée Honoré de Balzac. C’est là que je fais la connaissance d’Élisabeth Wiener, fille du célèbre compositeur Jean Wiener, qui habite elle aussi rue Pigalle. Elle a la chance que son père l’emmène au lycée en voiture tous les matins, et ils me prennent souvent au passage au coin de la rue  Fontaine, ce qui m’évite un long trajet en bus jusqu’à la porte de Clichy. Le soir, nous rentrons chez elle faire nos devoirs, mais surtout écouter les chanteurs à la mode. J’ai le souvenir de la rédaction d’un texte avec comme musique de fond « Blueberry Hill », que nous passions en boucle. L’appartement de ses parents me semble immense comparée à notre minuscule logement, et il m’arrive de l’envier d’avoir sa propre chambre.

Dans le spectacle de fin d’année, nous jouons ensemble dans « L’éventail », de Goldoni, elle tient le rôle de la soubrette et moi celui de la jeune première. Durant l’année, elle s’est inscrite, en secret je crois, au cours de Raymond Rouleau, ses parents ne souhaitant pas qu’elle devienne actrice, et un jour, elle me propose de l’accompagner. Nous n’avons que seize ans, mais sommes déjà très déterminées. Je m’inscris aussi, et La Communauté Théâtrale de la rue Mouffetard devient mon université. À la fin de la seconde, je décide d’arrêter les études. Mais à la rentrée suivante, je continue à me rendre au lycée, pour les cours de danse classique, donnés par une femme extraordinaire, qui m’a beaucoup aidée dans des moments difficiles.         Madame Word a longtemps fait partie du corps de ballet de l’Opéra de Paris. J’avais treize ans quand j’ai commencé à suivre ses cours, et je l’ai toujours trouvée très belle. Son visage aux traits fins, impeccablement maquillés, me rappelait l’une de mes poupées de porcelaine, et je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer son port de tête tandis qu’elle rectifiait l’une ou l’autre de nos positions.

À la maison, les fins de mois étaient toujours aussi difficiles, et m’acheter une paire de chaussons de danse ou un nouveau justaucorps relevait du parcours du combattant. Aussi, je ne suis pas surprise, au moment de la rentrée scolaire de mes quatorze ans, quand ma mère m’annonce qu’elle ne pourra pas payer mes cours de danse cette année. Mes petits frères ont alors respectivement un an et deux ans, et je dois être assez grande et assez raisonnable pour comprendre les priorités. Je les comprends très bien, il n’empêche que le coup est rude.

Je descends donc au Coq Hardi, le bistrot du coin, pour téléphoner à Madame Word et la prévenir que je ne suivrais pas ses cours cette année - là. Bien sûr, elle est surprise, connaissant ma passion pour la danse et mon assiduité. Elle me demande pourquoi. Je ne vais pas rater une si belle occasion de fondre en larmes, et c’est en pleurant que je lui donne la raison de ma défection. Je n’ai jamais oublié sa réaction. «  Cela ne fait rien, Marie-Christine,( c’est mon vrai prénom), venez quand même, on s’arrangera… »

Au premier cours de l’année, elle me fait part de ses intentions. Je suis l’une de ses meilleures élèves, et elle tient à ce que je continue. Elle me donnera donc les cours gratuitement. J’accepte avec gratitude et la remercie, espérant bien avoir l’occasion de lui rendre sa gentillesse.

Un mois plus tard, cette occasion se présente. Madame Word ne pourra pas donner le jeudi matin aux petits de cinq ans le cours qu’elle leur donne habituellement. Aurais - je la gentillesse de la remplacer ? Je m’empresse d’accepter, et me voilà transformée en répétitrice d’occasion. Quand j’arrive au cours suivant, elle me demande si cela s’est bien passé et me tend une enveloppe. « Qu’est-ce que c’est ? » « Ce que je donne à mes répétitrices. C’est pour vous. » Je m’apprête à protester, mais elle coupe court, en ajoutant : « D’ailleurs, je voulais savoir si vous pourriez me remplacer tous les jeudis, cela soulagerait mon emploi du temps qui est très chargé. »

Je me retiens à grand peine de fondre en larmes et donne mon accord. Voilà comment j’ai gagné mon premier argent de poche…

Bien des années plus tard, lors de la sortie de mon premier roman, je voulais la retrouver pour le lui offrir, mais elle avait déménagé. Quand j’ai fini par la retrouver, tout bêtement dans l’annuaire, je l’ai appelée, me demandant si elle se souviendrait de moi, après tout ce temps et les centaines d’élèves qu’elle avait eues depuis. Toujours aussi chaleureuse, elle me répond sans hésiter : « Bien sûr que je me souviens de vous, j’ai suivi votre parcours de loin. Comment allez-vous ? » et m’invite à prendre le thé avec ses deux filles. Je garde un joli souvenir de cette après-midi d’automne dans le seizième arrondissement…

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18 décembre 2011

Je l’ai dit plus haut, papa était musicien. Il jouait de la clarinette, du saxophone, de la flûte traversière sans oublier la batterie, et il n’avait jamais eu de mal à trouver des engagements, parcourant le monde au cours de croisières sur le « Liberté » ou autres paquebots de luxe, mais c’est devenu plus difficile dans les années 60, et avec cinq bouches à nourrir ( maman ne travaillant pas, à proprement parler, puisque s’occuper de quatre enfants n’est pas considéré comme un travail ), il avait dû se résigner. Las de courir le cachet tous les jours place Pigalle, au rendez-vous des musiciens, il s’était résigné à travailler en usine. Levé à l’aube, il partait donc à bicyclette, été comme hiver, jusqu’à Suresnes. Je le revois, certains soirs d’hiver, rentrer transi après avoir traversé le bois de Boulogne et une partie de la ville, mais sur le moment je ne réalisais pas le sacrifice que cela avait dû être pour lui de renoncer à la musique.

Il lui arrivait de s’enfermer avec un de ses instruments dans l’une des quatre chambres de bonne que nous louions désormais sur le même palier, et j’ai toujours regretté qu’il ne m’invite jamais à venir l’écouter. Papa était ce que l’on pourrait appeler un handicapé de la communication, et il fallait faire avec, mais je me souviens d’un jour où, en rentrant du lycée, les accords de sa flûte traversière m’avaient accompagnée durant ma montée jusqu’au sixième, et j’étais allée coller mon oreille à la porte pour l’écouter. C’était la première fois que je l’entendais jouer, et il me semble qu’il jouait bien. Quand la musique s’est arrêtée, je suis vite partie avant qu’il me surprenne, mais peut-être que cela lui aurait fait plaisir de me trouver derrière la porte, en flagrant délit d’auditrice, me dis-je aujourd’hui.

 

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PAPA ( À GAUCHE), ET SON ORCHESTRE

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19 décembre 2011

PAPA ( À GAUCHE) AVEC SON ORCHESTRE

Il était aussi passionné de photo, et il avait installé un mini -labo au grenier, où il s’enfermait très souvent. Son autre façon d’échapper au quotidien…Il nous aimait sans doute à sa manière, mais nous avions souvent l’impression d’être un poids, et il lui arrivait fréquemment d’être de  méchante humeur, ou totalement indifférent à nos petites joies ou nos petits malheurs.

Nos parents se disputaient souvent, et mes frères et moi avons toujours pensé que notre père n’était pas fait pour avoir une famille. Il aimait trop sa liberté, les copains, les cartes, et les femmes. J’ai souvent vu maman pleurer, et quand j’ai eu l’âge de recueillir ses confidences, j’ai compris qu’elle avait dû serrer les dents plus d’une fois…

De mon côté, je faisais de mon mieux pour améliorer l’ordinaire de ma

 petite famille, en faisant des gardes d’enfants et en donnant des cours de danse. L’année de mes seize ans, j’ai même fait la doublure lumière de Françoise Hardy pour « Château en Suède », le roman de Sagan que Vadim adaptait au cinéma. Doublure lumière consiste à prendre la place de la vedette pour lui éviter de rester debout pendant le réglage des projecteurs, ce qui peut prendre un certain temps. Pendant deux mois, j’ai donc côtoyé Curd Jürgens, Jean-Claude Brialy, Suzanne Flon et Jean-Louis Trintignant, mais de tous les acteurs du film, c’est Monica Vitti qui m’a le plus impressionnée. Par sa beauté, bien sûr, mais aussi par sa simplicité et sa gentillesse.

Catherine Deneuve aussi, qui était enceinte de son fils Christian, était simple et amicale. Elle était sur le point d’accoucher mais venait souvent déjeuner à la cantine du studio avec Vadim et toute l’équipe. Un jour où tous étaient repartis sur le plateau, je me suis retrouvée seule à table avec elle, mais j’étais trop intimidée pour engager la conversation.

Françoise Hardy était très timide elle aussi, mais il m’arrivait à sa demande de lui faire répéter son texte, et, sachant que je prenais des cours d’art dramatique, elle me demandait même des conseils ! 

         Toujours la même année, j’ai passé deux mois beaucoup moins drôles devant le bazar de l’Hôtel de Ville en plein hiver. L’un de mes oncles m’avait fait engager pour la saison des jouets, mais finalement, on m’avait affectée aux appareils de chauffage, sur un stand à l’extérieur. Bien sûr, il n’était pas question d’allumer les appareils exposés, mais il m’arrivait d’enfreindre les ordres tant j’étais gelée. Ou alors je me réfugiais aux lavabos  pour me réchauffer et réviser les scènes que je passerais le soir chez Raymond Rouleau. Seule cette perspective m’aidait à supporter ces journées interminables… 

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20 décembre 2011

DEUX ANS AVEC POIRET ET SERRAULT

Si l’année 1968 reste gravée dans bien des mémoires, c’est une année qui a beaucoup compté dans ma vie pour des raisons très personnelles, puisqu’elle marque ma rencontre avec le père de mon fils, l’homme avec qui, je l’ignorais alors,  j’allais passer mes prochaines vingt-huit années.

Les deux dernières avaient filé sans que je m’en aperçoive…J’avais tourné dans plusieurs téléfilms, et décroché un rôle au théâtre avec Poiret et Serrault. Deux ans de succès, avant celui de « La cage aux folles. » Je ne suis pas près d’oublier la façon dont j’ai obtenu ce rôle si convoité. Ce jour-là, j’étais allée promener mes petits frères, alors âgés de 9 et 7 ans, au bois de Boulogne. Autant dire que je n’étais pas apprêtée, en blue - jean et chemisier à fleurs, sans maquillage, avec un chignon approximatif. Juste en rentrant, au bas de notre immeuble, je croise Henri Guybet, qui fréquente comme moi toute la bande du futur Café de la Gare, dont Sotha et Romain Bouteille. Il vient d’être engagé au théâtre Fontaine, à cinquante mètres de là. « Tu devrais y aller, il reste un petit rôle féminin à distribuer. Vas-y de ma part. »

Accoutrée comme je le suis, j’hésite. En plus, je suis encombrée d’un filet à provisions contenant les jouets des frangins, dont un ballon et des épées en plastique qui percent ça et là. D’un autre côté, je sais que si je monte à la maison me changer et me maquiller, je n’aurai peut-être pas le courage de redescendre, tant je suis peu sûre de moi.

Sans plus réfléchir, je prends ma décision. Tant pis, j’y vais…

Devant le théâtre quelques filles sur leur trente –et- un attendent d’être reçues. Bravant la cerbère qui garde le fort, j’entre dans le hall et me dirige vers la salle, mon filet à provisions à la main et mes petits frères sur les talons. La pipelette tente une interception. « Où allez-vous ? » J’esquive sans m’arrêter. « Je suis attendue. » Et j’ouvre la double porte à toute volée, comme un cow-boy entre dans un saloon. Le culot des timides. Toute l’équipe est sur la scène, autour d’une grande table. Poiret, Serrault, Roger Carel, Jacques Jouanneau, et bien sûr le directeur du théâtre, qui voit mon intrusion d’un mauvais œil.

« Que voulez-vous ? J’ai demandé qu’on ne nous dérange pas. »

C’est mal parti. Je suis là, debout devant la scène, et je me dis que j’aurais mieux fait de m’abstenir. J’explique Guybet, le petit rôle à distribuer…

       Serrault a l’air attendri devant les deux petits blondinets qui m’accompagnent, ce n’est pas tous les jours qu’on vient auditionner avec une escorte, et Poiret me demande gentiment si j’ai déjà joué, et où. Pour finir, il me dit de déposer une photo et un CV à la loge et je prends congé, persuadée que je n’aurai jamais de nouvelles.

Je me trompe, puisque deux semaines plus tard, je fais une lecture d’  « Opération Lagrelèche » avec toute l’équipe et que je suis engagée.

En coulisses, l’ambiance n’est pas à la morosité. Roger Carel, surtout, n’est jamais en reste pour plaisanter ou organiser des canulars de potache. C’est Sophie Agasinsky qui tient le premier rôle féminin et Jean-Marc Thibaud vient souvent la retrouver. Lui non plus n’engendre pas la mélancolie mais il m’arrive le plus souvent de le provoquer au scrabble pendant les scènes où je ne suis pas.

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