Je l’ai dit plus haut, papa était musicien. Il jouait de la clarinette, du saxophone, de la flûte traversière sans oublier la batterie, et il n’avait jamais eu de mal à trouver des engagements, parcourant le monde au cours de croisières sur le « Liberté » ou autres paquebots de luxe, mais c’est devenu plus difficile dans les années 60, et avec cinq bouches à nourrir ( maman ne travaillant pas, à proprement parler, puisque s’occuper de quatre enfants n’est pas considéré comme un travail ), il avait dû se résigner. Las de courir le cachet tous les jours place Pigalle, au rendez-vous des musiciens, il s’était résigné à travailler en usine. Levé à l’aube, il partait donc à bicyclette, été comme hiver, jusqu’à Suresnes. Je le revois, certains soirs d’hiver, rentrer transi après avoir traversé le bois de Boulogne et une partie de la ville, mais sur le moment je ne réalisais pas le sacrifice que cela avait dû être pour lui de renoncer à la musique.

Il lui arrivait de s’enfermer avec un de ses instruments dans l’une des quatre chambres de bonne que nous louions désormais sur le même palier, et j’ai toujours regretté qu’il ne m’invite jamais à venir l’écouter. Papa était ce que l’on pourrait appeler un handicapé de la communication, et il fallait faire avec, mais je me souviens d’un jour où, en rentrant du lycée, les accords de sa flûte traversière m’avaient accompagnée durant ma montée jusqu’au sixième, et j’étais allée coller mon oreille à la porte pour l’écouter. C’était la première fois que je l’entendais jouer, et il me semble qu’il jouait bien. Quand la musique s’est arrêtée, je suis vite partie avant qu’il me surprenne, mais peut-être que cela lui aurait fait plaisir de me trouver derrière la porte, en flagrant délit d’auditrice, me dis-je aujourd’hui.