Il était aussi passionné de photo, et il avait installé un mini -labo au grenier, où il s’enfermait très souvent. Son autre façon d’échapper au quotidien…Il nous aimait sans doute à sa manière, mais nous avions souvent l’impression d’être un poids, et il lui arrivait fréquemment d’être de  méchante humeur, ou totalement indifférent à nos petites joies ou nos petits malheurs.

Nos parents se disputaient souvent, et mes frères et moi avons toujours pensé que notre père n’était pas fait pour avoir une famille. Il aimait trop sa liberté, les copains, les cartes, et les femmes. J’ai souvent vu maman pleurer, et quand j’ai eu l’âge de recueillir ses confidences, j’ai compris qu’elle avait dû serrer les dents plus d’une fois…

De mon côté, je faisais de mon mieux pour améliorer l’ordinaire de ma

 petite famille, en faisant des gardes d’enfants et en donnant des cours de danse. L’année de mes seize ans, j’ai même fait la doublure lumière de Françoise Hardy pour « Château en Suède », le roman de Sagan que Vadim adaptait au cinéma. Doublure lumière consiste à prendre la place de la vedette pour lui éviter de rester debout pendant le réglage des projecteurs, ce qui peut prendre un certain temps. Pendant deux mois, j’ai donc côtoyé Curd Jürgens, Jean-Claude Brialy, Suzanne Flon et Jean-Louis Trintignant, mais de tous les acteurs du film, c’est Monica Vitti qui m’a le plus impressionnée. Par sa beauté, bien sûr, mais aussi par sa simplicité et sa gentillesse.

Catherine Deneuve aussi, qui était enceinte de son fils Christian, était simple et amicale. Elle était sur le point d’accoucher mais venait souvent déjeuner à la cantine du studio avec Vadim et toute l’équipe. Un jour où tous étaient repartis sur le plateau, je me suis retrouvée seule à table avec elle, mais j’étais trop intimidée pour engager la conversation.

Françoise Hardy était très timide elle aussi, mais il m’arrivait à sa demande de lui faire répéter son texte, et, sachant que je prenais des cours d’art dramatique, elle me demandait même des conseils ! 

         Toujours la même année, j’ai passé deux mois beaucoup moins drôles devant le bazar de l’Hôtel de Ville en plein hiver. L’un de mes oncles m’avait fait engager pour la saison des jouets, mais finalement, on m’avait affectée aux appareils de chauffage, sur un stand à l’extérieur. Bien sûr, il n’était pas question d’allumer les appareils exposés, mais il m’arrivait d’enfreindre les ordres tant j’étais gelée. Ou alors je me réfugiais aux lavabos  pour me réchauffer et réviser les scènes que je passerais le soir chez Raymond Rouleau. Seule cette perspective m’aidait à supporter ces journées interminables…