Mon numéro solo est un numéro en ombre chinoise, avec une BD créée pour moi par Wolinski, et je danse également dans le final, avec toutes les filles. Par la suite, Alain Bernardin n’engageait que des filles d’une taille minimum d’1mètre 72, mais à l’époque, certaines étaient beaucoup plus petites. Pour que nous soyons toutes de la même taille, les plus grandes portaient de tout petits talons et les plus petites des talons vertigineux. Nous étions bien payées mais travaillions beaucoup, avec énormément de répétitions, et souvent des galas, à l’occasion des élections notamment. De plus, dans les chorégraphies de groupe, nous devions savoir tous les rôles pour nous remplacer les unes les autres le cas échéant.

À cette période de ma vie, je n’écrivais pas encore mais je lisais beaucoup, et une anecdote qui ferait une jolie scène de film me revient en mémoire. J’étais assez boute-en-train et contribuais grandement à amuser les copines, aussi, dès que j’arrivais, il fallait que je leur raconte ma journée par le menu, ainsi que le ou les films que j’avais vus ce jour-là.

Or, c’est l’année où Maurice Druon a publié « Les rois maudits », série dans laquelle je n’ai pas tardé à me plonger. Aussi, dès que j’arrivais au cabaret, je filais dans ma loge me maquiller et me costumer et je reprenais vite ma lecture. Après quelques jours de ce manège, les filles viennent en délégation voir ce que je peux bien fabriquer de si intéressant pour les délaisser de la sorte. Je leur explique que je lis un livre passionnant. « Raconte-nous. » « Voyons, je ne peux pas vous raconter six cents ans d’histoire en cinq minutes ! » «  Alors, fais-nous la lecture… »

Et nous voilà, moi installée sur un énorme pouf, et quelques-unes des plus belles filles du monde assises en tailleur sur la moquette, en costume de scène, autant dire à moitié nues, écoutant avec passion l’histoire de France. De temps en temps, l’une d’elles se lève pour aller faire son numéro et revient vite écouter la suite. Je leur faisais la lecture à haute voix tous les soirs, et un jour, Alain Bernardin est entré dans la loge à l’improviste. Je n’oublierai jamais sa tête devant ce spectacle ! J’ai toujours rêvé de raconter cette anecdote aux Immortels, pendant une séance de travail à l’Académie française…Mais les seuls académiciens que j’aie eu l’occasion de croiser sont Michel Déon, à l’occasion d’une fête du Livre à Nevers, et René de Obaldia, récemment au cours d’un dîner, où il pétillait d’humour et de jeunesse.