Deux mois plus tard, j’emménage dans un confortable studio avenue de Wagram. Avec salle de bains et ascenseur. Je garde un merveilleux souvenir de ces deux années de cabaret. L’ambiance côté coulisses n’a rien de sulfureux, bien au contraire. Aucun contact avec le public ne nous est permis, même si des proches ou des amis sont dans la salle. On pourrait presque dire que l’on entre au Crazy comme on entre en religion, tant Bernardin veille sur la vertu de ses pensionnaires avec zèle, comme le ferait la mère supérieure d’un couvent ! À l’époque, nous ne sommes que douze danseuses, ce n’est pas encore la grosse machinerie d’aujourd’hui, et l’ambiance est des plus familiales. L’un des serveurs est affecté à la loge des artistes, (il y aussi des prestidigitateurs et différents numéros de music-hall), et nous apporte tout ce que nous pouvons souhaiter. Comme je suis au théâtre jusqu’à minuit, je ne fais que le deuxième spectacle. Dès que j’arrive, je file dans ma loge me maquiller le corps pour mon premier numéro dansé, où nous sommes trois, en perruque platine des années 30, avec d’immenses pantalons pattes d’éléphant en satin mauve, bretelles croisées sur les seins nus. Comme d’habitude, Nora, qui a deux enfants, est occupée à tricoter, nue et concentrée, et Gilda, l’Américaine qui prépare une thèse, est plongée dans ses bouquins. Pour elle, le Crazy est juste une parenthèse pour financer ses études. Deux autres des pensionnaires sont plus libertines et ont une vie nocturne agitée mais globalement il règne entre nous une franche camaraderie.