Si l’année 1968 reste gravée dans bien des mémoires, c’est une année qui a beaucoup compté dans ma vie pour des raisons très personnelles, puisqu’elle marque ma rencontre avec le père de mon fils, l’homme avec qui, je l’ignorais alors,  j’allais passer mes prochaines vingt-huit années.

Les deux dernières avaient filé sans que je m’en aperçoive…J’avais tourné dans plusieurs téléfilms, et décroché un rôle au théâtre avec Poiret et Serrault. Deux ans de succès, avant celui de « La cage aux folles. » Je ne suis pas près d’oublier la façon dont j’ai obtenu ce rôle si convoité. Ce jour-là, j’étais allée promener mes petits frères, alors âgés de 9 et 7 ans, au bois de Boulogne. Autant dire que je n’étais pas apprêtée, en blue - jean et chemisier à fleurs, sans maquillage, avec un chignon approximatif. Juste en rentrant, au bas de notre immeuble, je croise Henri Guybet, qui fréquente comme moi toute la bande du futur Café de la Gare, dont Sotha et Romain Bouteille. Il vient d’être engagé au théâtre Fontaine, à cinquante mètres de là. « Tu devrais y aller, il reste un petit rôle féminin à distribuer. Vas-y de ma part. »

Accoutrée comme je le suis, j’hésite. En plus, je suis encombrée d’un filet à provisions contenant les jouets des frangins, dont un ballon et des épées en plastique qui percent ça et là. D’un autre côté, je sais que si je monte à la maison me changer et me maquiller, je n’aurai peut-être pas le courage de redescendre, tant je suis peu sûre de moi.

Sans plus réfléchir, je prends ma décision. Tant pis, j’y vais…

Devant le théâtre quelques filles sur leur trente –et- un attendent d’être reçues. Bravant la cerbère qui garde le fort, j’entre dans le hall et me dirige vers la salle, mon filet à provisions à la main et mes petits frères sur les talons. La pipelette tente une interception. « Où allez-vous ? » J’esquive sans m’arrêter. « Je suis attendue. » Et j’ouvre la double porte à toute volée, comme un cow-boy entre dans un saloon. Le culot des timides. Toute l’équipe est sur la scène, autour d’une grande table. Poiret, Serrault, Roger Carel, Jacques Jouanneau, et bien sûr le directeur du théâtre, qui voit mon intrusion d’un mauvais œil.

« Que voulez-vous ? J’ai demandé qu’on ne nous dérange pas. »

C’est mal parti. Je suis là, debout devant la scène, et je me dis que j’aurais mieux fait de m’abstenir. J’explique Guybet, le petit rôle à distribuer…

       Serrault a l’air attendri devant les deux petits blondinets qui m’accompagnent, ce n’est pas tous les jours qu’on vient auditionner avec une escorte, et Poiret me demande gentiment si j’ai déjà joué, et où. Pour finir, il me dit de déposer une photo et un CV à la loge et je prends congé, persuadée que je n’aurai jamais de nouvelles.

Je me trompe, puisque deux semaines plus tard, je fais une lecture d’  « Opération Lagrelèche » avec toute l’équipe et que je suis engagée.

En coulisses, l’ambiance n’est pas à la morosité. Roger Carel, surtout, n’est jamais en reste pour plaisanter ou organiser des canulars de potache. C’est Sophie Agasinsky qui tient le premier rôle féminin et Jean-Marc Thibaud vient souvent la retrouver. Lui non plus n’engendre pas la mélancolie mais il m’arrive le plus souvent de le provoquer au scrabble pendant les scènes où je ne suis pas.