Je suis née un 12 juin à Besançon, dans le Doubs, mais j’ai toujours vécu à Paris. Mon père était musicien et avait une garçonnière rue Pigalle, si l’on peut appeler ainsi la chambre de 25 mètres carrés prolongée d’un minuscule balcon au sixième étage où j’ai passé ma jeunesse. C’était habitable pour un jeune couple, mais mon frère aîné est arrivé sans crier gare, et ma naissance, deux ans plus tard, a dramatiquement rétréci l’espace vital. Les années d’après-guerre n’étaient pas faciles pour les artistes, il était donc hors de question de déménager, et les fins de mois étaient souvent cruelles. Au moins, ni mon frère ni moi ne manquions d’amour.

L’un de nos voisins était un jeune acteur, Daniel Cauchy. Sans être une vedette, il tournait beaucoup, surtout à l’époque de la nouvelle vague, et il s’est ensuite spécialisé dans la production de films publicitaires. Nous le croisions souvent dans l’escalier, et un jour il a proposé à nos parents de nous présenter à un casting en vue du tournage d’une  « réclame », comme on appelait à l’époque un spot publicitaire, pour une marque de vêtements pour enfants. J’avais quatre ans et mon frère six. Nous avons été choisis et avons passé plusieurs jours en studio. On m’avait déguisée en marchande de quatre saisons, et je me suis beaucoup amusée à pousser la petite charrette à mes mesures remplie de faux fruits et de faux légumes en papier mâché. En prime, on m’a offert la petite robe à fleurs du tournage, que je ne voulais plus quitter…Voilà mes tout premiers pas devant une caméra.

Quelques années plus tard, j’avais neuf ans, Luis Bunuel cherchait une petite fille pour être la partenaire de Georges Marchal et Lucia Bose dans l’adaptation d’un roman d’Emmanuel Roblès « Cela s’appelle l’aurore. » C’était le rôle dramatique d’une petite fille violée par son grand-père, et l’actrice en herbe devait sangloter en appelant sa mère.

Vivre à quatre dans une seule pièce n’est pas facile tous les jours, et j’étais une enfant hypernerveuse, au point d’en perdre mes cheveux. Je sortais d’une « pelade »  et d’un an de traitement avec des piqûres très douloureuses, continuellement au bord de la crise de nerfs et fondant en larmes à la moindre occasion.  Maigrichonne, pâlichonne, je correspondais parfaitement au personnage, mais je n’avais aucune envie d’être choisie, et c’est à contrecoeur que j’ai suivi ma mère au studio de Courbevoie.

Nous voilà donc, cinq autres gamines et moi, alignées en rang d’oignon dans un bureau, à attendre l’arrivée du metteur en scène. Nos mères ont l’air plus angoissées que nous, remontant un col par ci, arrangeant une mèche par là. Enfin, Luis Bunuel apparaît, suivi d’une meute d’assistants. Il adresse quelques mots à chaque fillette, et quand il se dirige vers moi, je prie intérieurement pour qu’il ne me choisisse pas. Il me pose quelques questions auxquelles je réponds timidement. À la fin, il me demande, avec un accent hispanique prononcé : « Est-ce que tu crois que tu vas savoir pleurer ? » Je m’empresse de répondre « Oh non, monsieur. » Là-dessus, je fonds en larmes. On devine la suite. Je n’ai jamais oublié ces deux jours passés à sangloter dans un lit entourée d’une grappe de pleureuses tout en noir – l’action se déroulant en Corse -.

Quelqu’un crie « moteur. »

 Le médecin, joué par Georges Marchal, entre dans la pièce, et fait sortir toutes les villageoises, y compris l’actrice qui joue ma mère. Selon les instructions, je hurle en pleurant « Maman, maman, viens. » Et là, j’entends une voix qui sort de derrière le décor ordonner « Coupez ! » . C’est l’ingénieur du son. J’ai dû crier un peu fort pour ses tympans ! Je n’oublierai jamais son accent parigot à la Gabin quand il ajoute : « Qu’est-ce qu’elle a, la môme, elle a bouffé du lion ? »

Finalement, j’ai donné satisfaction. Lucia Bose, qui rencontrait Georges Marchal à mon chevet, m’a félicitée pour mon jeu, ainsi que Luis Bunuel, qui m’a même promis une poupée que j’attends toujours ! Bref, tout le monde était ravi, sauf moi, et je me suis jurée de ne jamais renouveler l’expérience…

Il ne faut jamais dire jamais, c’est bien connu. J’ai quatorze ans, et travaille plutôt bien au lycée, lorsque Jean Prat réalise pour la télévision un nouvel épisode de la série : « En votre âme et conscience », qui reconstitue les grands procès de l’histoire. Quelqu’un lui montre une photo de moi, et je passe une audition pour l’un des rôles importants. Je dois témoigner contre une gouvernante qui nous maltraitait, mes sœurs et moi, jusqu’à causer la mort de l’une d’elles. Je suis toujours maigrichonne et pâlichonne, nos conditions de vie étant toujours les mêmes, voire pires, puisque deux petits frères ont fait leur apparition, l’un en 57, l’autre en 59. Même avec la chambre voisine qui s’est libérée et que nous louons, j’ai toujours de bonnes raisons d’être hypernerveuse. Je suis donc parfaite pour le rôle et je l’obtiens haut la main, bien qu’une nouvelle fois un peu à contrecoeur. Pour tout arranger, l’émission est en direct, et comme à l’époque il n’y a qu’une chaîne, (il faudra attendre 1964 pour que naisse la deuxième chaîne) cela signifie se jeter dans l’arène devant des millions de téléspectateurs. Il y a de quoi avoir le trac, et je n’y échappe pas. Plus l’heure de prendre l’antenne approche, plus je me sens paralysée. Physiquement malade, prise de vomissements, je suis incapable d’avaler quoi que ce soit de la journée. Enfin vient l’heure d’enfiler ma robe à crinoline et mes pantalons bouffants de petite fille modèle. Puisqu’il faut y aller, allons-y, et que ce cauchemar se termine !

Contre toute attente, c’est pendant ce direct que je décide que je deviendrai comédienne. Dès que le président du tribunal m’appelle à la barre, la paralysie due au trac stoppe instantanément. Je suis dans l’action, pensant même à jeter des regards apeurés vers le box de l’accusée durant ma déposition, dernières instructions que Jean Prat m’a murmurées à l’oreille juste avant que nous soyons à l’antenne. Je n’essaierai pas d’expliquer les effets de la poussée d’adrénaline qui donne une certaine assurance, et même de l’audace, aux personnalités les plus réservées, mais tous les timides sauront de quoi je parle.

 C’est après cette expérience que je m’inscris à la troupe théâtrale du lycée, qui est baptisée fort à propos « La comédie humaine », puisqu’il s’agit du lycée Honoré de Balzac. C’est là que je fais la connaissance d’Élisabeth Wiener, fille du célèbre compositeur Jean Wiener, qui habite elle aussi rue Pigalle. Elle a la chance que son père l’emmène au lycée en voiture tous les matins, et ils me prennent souvent au passage au coin de la rue  Fontaine, ce qui m’évite un long trajet en bus jusqu’à la porte de Clichy. Le soir, nous rentrons chez elle faire nos devoirs, mais surtout écouter les chanteurs à la mode. J’ai le souvenir de la rédaction d’un texte avec comme musique de fond « Blueberry Hill », que nous passions en boucle. L’appartement de ses parents me semble immense comparée à notre minuscule logement, et il m’arrive de l’envier d’avoir sa propre chambre.

Dans le spectacle de fin d’année, nous jouons ensemble dans « L’éventail », de Goldoni, elle tient le rôle de la soubrette et moi celui de la jeune première. Durant l’année, elle s’est inscrite, en secret je crois, au cours de Raymond Rouleau, ses parents ne souhaitant pas qu’elle devienne actrice, et un jour, elle me propose de l’accompagner. Nous n’avons que seize ans, mais sommes déjà très déterminées. Je m’inscris aussi, et La Communauté Théâtrale de la rue Mouffetard devient mon université. À la fin de la seconde, je décide d’arrêter les études. Mais à la rentrée suivante, je continue à me rendre au lycée, pour les cours de danse classique, donnés par une femme extraordinaire, qui m’a beaucoup aidée dans des moments difficiles.         Madame Word a longtemps fait partie du corps de ballet de l’Opéra de Paris. J’avais treize ans quand j’ai commencé à suivre ses cours, et je l’ai toujours trouvée très belle. Son visage aux traits fins, impeccablement maquillés, me rappelait l’une de mes poupées de porcelaine, et je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer son port de tête tandis qu’elle rectifiait l’une ou l’autre de nos positions.

À la maison, les fins de mois étaient toujours aussi difficiles, et m’acheter une paire de chaussons de danse ou un nouveau justaucorps relevait du parcours du combattant. Aussi, je ne suis pas surprise, au moment de la rentrée scolaire de mes quatorze ans, quand ma mère m’annonce qu’elle ne pourra pas payer mes cours de danse cette année. Mes petits frères ont alors respectivement un an et deux ans, et je dois être assez grande et assez raisonnable pour comprendre les priorités. Je les comprends très bien, il n’empêche que le coup est rude.

Je descends donc au Coq Hardi, le bistrot du coin, pour téléphoner à Madame Word et la prévenir que je ne suivrais pas ses cours cette année - là. Bien sûr, elle est surprise, connaissant ma passion pour la danse et mon assiduité. Elle me demande pourquoi. Je ne vais pas rater une si belle occasion de fondre en larmes, et c’est en pleurant que je lui donne la raison de ma défection. Je n’ai jamais oublié sa réaction. «  Cela ne fait rien, Marie-Christine,( c’est mon vrai prénom), venez quand même, on s’arrangera… »

Au premier cours de l’année, elle me fait part de ses intentions. Je suis l’une de ses meilleures élèves, et elle tient à ce que je continue. Elle me donnera donc les cours gratuitement. J’accepte avec gratitude et la remercie, espérant bien avoir l’occasion de lui rendre sa gentillesse.

Un mois plus tard, cette occasion se présente. Madame Word ne pourra pas donner le jeudi matin aux petits de cinq ans le cours qu’elle leur donne habituellement. Aurais - je la gentillesse de la remplacer ? Je m’empresse d’accepter, et me voilà transformée en répétitrice d’occasion. Quand j’arrive au cours suivant, elle me demande si cela s’est bien passé et me tend une enveloppe. « Qu’est-ce que c’est ? » « Ce que je donne à mes répétitrices. C’est pour vous. » Je m’apprête à protester, mais elle coupe court, en ajoutant : « D’ailleurs, je voulais savoir si vous pourriez me remplacer tous les jeudis, cela soulagerait mon emploi du temps qui est très chargé. »

Je me retiens à grand peine de fondre en larmes et donne mon accord. Voilà comment j’ai gagné mon premier argent de poche…

Bien des années plus tard, lors de la sortie de mon premier roman, je voulais la retrouver pour le lui offrir, mais elle avait déménagé. Quand j’ai fini par la retrouver, tout bêtement dans l’annuaire, je l’ai appelée, me demandant si elle se souviendrait de moi, après tout ce temps et les centaines d’élèves qu’elle avait eues depuis. Toujours aussi chaleureuse, elle me répond sans hésiter : « Bien sûr que je me souviens de vous, j’ai suivi votre parcours de loin. Comment allez-vous ? » et m’invite à prendre le thé avec ses deux filles. Je garde un joli souvenir de cette après-midi d’automne dans le seizième arrondissement…