Le DC 10 de la Türkish Airlines amorce sa descente sur Istanbul. C’est mon premier voyage en Turquie, et je regarde s’approcher par le hublot cette terre inconnue avec excitation. Jean-Yves, l’homme avec qui je vis depuis 11 ans déjà, est loin de partager mon enthousiasme ; il ne tenait aucunement à connaître le pays de ses ancêtres. Descendant de l’une des grandes familles ottomanes apparentées à l’un des derniers sultans et chassées par l’arrivée d’Atatürk, le père de la Turquie moderne, il a toujours entendu son père et son oncle accabler des critiques les plus sévères cette nation et ses habitants. C’est moi qui ai insisté pour accepter l’invitation. Dix jours début septembre à Izmir, puis Istanbul, c’était tentant ! Comme pour confirmer ses craintes, la voix du commandant de bord me tire de mes pensées. « Monsieur et Madame Haydar sont demandés à l’avant de l’appareil. »

-      Et voilà, les problèmes commencent. On va se retrouver en taule avec tes bêtises !

     Je le regarde. Il n’a pas l’air de plaisanter. Mais le sultanat a été aboli en 1922, et si les familles issues de l’Empire n’étaient pas bienvenues en Turquie jusqu’aux années 50, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.

-      Mais non, tout va bien se passer. 

Lorsque l’avion se pose, nous sommes les premiers à descendre. En bas de la passerelle, une meute de photographes se pressent derrière une jeune femme qui tient contre elle un énorme bouquet de fleurs. Une limousine noire aux portières ouvertes attend un petit veinard qui n’aura pas besoin de faire la queue pour avoir un taxi. Sans doute un politicien ou une star locale. Je me retourne discrètement pour voir qui cela peut bien être, tandis que les flashes crépitent. Mais c’est dans mes bras que la jeune femme dépose le bouquet en signe de bienvenue. « Hos geldiniz ! » Jean-Yves se tient en retrait, toujours sur la défensive, mais le geste des photographes pour nous rapprocher l’un de l’autre sur les clichés est sans équivoque, et il finit par les laisser immortaliser notre arrivée.  

Ensuite, on nous guide vers la limousine, direction le salon VIP de l’aéroport.

Des journalistes nous y attendent pour une conférence de presse improvisée. On nous bombarde de questions. Nous ne parlons pas le turc mais Jean-Yves parle cinq langues et se débrouille pour répondre en allemand et en anglais aux questions sur notre vie, sur la politique turque, que nous connaissons très mal, ou sur les vedettes du pays, que nous connaissons encore moins…La lueur amusée dans le regard qu’il me lance à la dérobée me confirme qu’il n’est pas plus dupe que moi de ce déchaînement médiatique.

    Finalement, la limousine nous dépose au pied de l’avion pour Izmir, où nous sommes attendus pour une soirée de gala dans l’enceinte de la Foire Internationale, à l’occasion de la sortie d’un film sovieto - turc, une grande fresque historique, avec le ballet du Bolchoï et les têtes d’affiche les plus prestigieuses des deux pays.

    Une suite nous a été réservée au Büyük Efez Oteli, l’un des palaces de la ville. Dans l’ascenseur, nous croisons un personnage plutôt pittoresque. Très corpulent, en peignoir – éponge, il est maquillé comme une diva, avec faux cils et catogan retenu par un énorme nœud orné de strass. Lorsqu’il sort à son étage en laissant dans son sillage les effluves d’un parfum entêtant, nous nous regardons en éclatant de rire. Nous ignorons encore que nous venons de rencontrer le chanteur le plus adulé du pays, un dieu vivant pour les Turcs, Zéki Müren. Dès qu’il entre en scène le soir même au Göl Gazinosu, après le souper et la projection du film, et qu’il se met à chanter, nous comprenons pourquoi…Quelques notes suffisent à faire oublier ses chaussures à plateforme et ses vestes en paillettes, strass et fourrure qui ne sont pas sans faire penser à Liberace.

    Tandis que la soirée touche à sa fin, après un feu d’artifice tiré juste au- dessus du restaurant à ciel ouvert où se déroule la fête, Erkan Özerman, l’organisateur de l’événement, qui nous a invités, monte sur scène pour orchestrer la photo finale avec toutes les stars du pays et fait un discours en turc auquel nous ne comprenons rien sauf les derniers mots, lorsqu’il nous demande de le rejoindre sur scène avec un geste d’invite. Jean-Yves, qui a horreur de s’exposer, décline l’invitation, et me laisse rejoindre seule la brochette de célébrités pour la photo qui fera la une de tous les journaux du lendemain.

    Les gros titres ne parlent que du retour au pays de l’un des descendants de la dynastie ottomane. On nous reconnaît dans la rue, puisque Jean-Yves n’a pas pu échapper aux paparazzi, on nous demande des autographes, bref un vrai délire !

    Quelques jours plus tard, nous sommes reçus officiellement au Parlement d’Ankara, puis nous partons pour Istanbul, où l’on nous déroule, là aussi, le tapis rouge. Invitations privées, croisière sur le Bosphore à bord du yacht d’un riche industriel, visite de Topkapi suivis d’une meute de photographes, se succèdent dans un tourbillon de folie. Nous arrivons tout de même à nous échapper incognito pour aller déguster en amoureux des poissons grillés sous le pont de Galata ou flâner au marché aux épices. En revanche, la visite du Grand Bazar a lieu dans l’hystérie la plus totale, et c’est à grand peine que l’on nous extirpe de la foule.

    Un soir, Erkan, qui connaît mon passé de comédienne et de danseuse, me demande à brûle-pourpoint :

-      Est-ce que tu sais chanter ?

-      Pas vraiment. Pourquoi ?

-      C’est dommage. Le patron du Göl Gazinosu, où a eu lieu le gala, voudrait t’engager la saison prochaine…Tu passerais en co-vedette avec Zeki Müren. Il est d’accord.

-      Oui, c’est dommage.

Mais Erkan n’est pas homme à renoncer. Et l’offre est alléchante. On me propose l’équivalent de 1.000 euros pour une prestation d’environ une demie- heure, et pour partager l’affiche avec un dieu vivant ! Je ne réfléchis pas longtemps !

- Aucun problème. Je sais chanter…

    Quelques mois plus tard, nous remplissons tous les soirs le Göl Gazinosu.

Seule ombre au tableau, le grand Zeki a eu une attaque cardiaque quelques jours avant la première, et a dû être remplacé en attendant d’être à nouveau sur pied.  Ce n’est pas le seul coup du sort que nous réserve ce mois de septembre 1980, mais j’y reviendrai…

    J’ai appris phonétiquement quelques chansons en turc, complétées par un pot-pourri parisien, ainsi qu’une reprise de « Besa me mucho » et quelques passages dansés. Le courant passe entre le public et moi, et je remporte un franc succès.

    Dans la journée, je tourne un film avec le Delon turc, Cüneyt Arkin.

La presse est déchaînée. Pas moins de 136 articles me sont consacrés en l’espace de trois semaines. Mon enfance au sein d’une famille modeste, rue Pigalle, au beau milieu des bars de nuit où les soldats américains du SHAPE venaient s’encanailler, est bien loin. Jean-Yves, qui de nous deux est le seul et unique descendant de l’Empire, est passé au second plan, et il ne se plaint nullement de ce transfert.

    Voilà comment, moi, une petite môme de Pigalle, suis devenue pour les Turcs « Haydar Pacha nin gelini », la petite-fille de Haydar Pacha…